Il est devenu tellement habituel de fixer, aux salariés, des objectifs « inatteignables » que personne ne relève plus en entreprise l’absurdité de l’objectif « Zéro accidents du travail ». Cet objectif est clamé par tous les dirigeants régionaux des grandes entreprises de service classées en bourse : ordures ménagères, distribution de l’eau, assainissement, etc. Ce message est activement relayé par leurs responsables hygiène-santé-environnement. Tous ces managers mettent en avant le souci qu’ils ont de la santé de leurs salariés, ce qui fait oublier leur regard en biais vers le cours de la bourse de leur société…

Comment, en effet, trouver de la marge de gain en ces temps difficiles où l’on ne peut plus pressés les salariés pour qu’ils travaillent davantage. Ces jeunes cadres, sur instruction de leur direction, ou peut être de leur propre initiative, ont l’ambition de réduire les coûts en diminuant la contribution de leur entreprise à la branche accident du travail et maladie professionnelle de la sécurité sociale. En effet pas d’accidents du travail pendant un an, c’est une baisse à venir du taux de cotisation pour cette contribution.

De cette ambition découle des pratiques « limites » :

  • accompagnement par la hiérarchie de l’accidenté aux urgences pour expliquer au médecin des urgences qu’un aménagement de poste est possible, et donc que l’arrêt est inutile…
  • exigence de visite de médecine du travail en urgence avec le médecin du travail pour aménager le poste de travail et éviter les jours d’arrêt en rapport avec un AT prescrit par le médecin des urgences. Dans quel cadre légal est-on ? Ce n’est pas une visite de pré reprise à la demande du salarié, le salarié ne l’a pas demandée. Ce n’est pas une visite de reprise à la demande de l’employeur : le salarie n’a pas eu d’arrêt de travail en en AT.
  • proposition faite au salarié de rester chez lui, avec son salaire payé pendant quelques jours, le temps que le médecin du travail donne un avis pour le poste adapté,
  • réalisation de l’enquête du CHSCT pendant l’arrêt de travail pour les salariés qui ont eu l’indélicatesse de prendre un arrêt ; j’ai même vu un employeur aller chercher chez lui le salarié pour cette enquête. Ce dispositif permet, m’a expliqué le service des ressources humaines, de ne pas perdre de temps lors de la reprise du travail…
  • classement des agences locales de l’entreprise selon leur taux d’AT et remise de médailles aux agences locales ayant le moins d’accidents, avec remise de bons d’achat aux salariés des agences les mieux classées !

Fixer l’objectif « Zéro accidents de travail » c’est nier que le travail a une forte composante humaine et qu’une erreur humaine est toujours possible.

Fixer l’objectif « Zéro accidents de travail » c’est nier que tout n’est pas prévisible : le verglas, le chauffard, le chien agressif du client…

Fixer l’objectif « Zéro accidents de travail » c’est encourager la non déclaration des accidents de travail ; les cadres locaux ont intérêt à ce que cet objectif soit atteint pour leur avancement à venir et le salarié ne veut pas être celui qui va faire perdre les bons d’achats à son agence.

Je ne supporte plus cette formulation d’objectif « Zéro accident du travail » qui nie le caractère humain du travail et je le dis parfois en CHSCT ou lorsque je rencontre les responsables locaux ou régionaux.

Les vieux cadres issus du terrain entendent, comprennent et partagent parfois mon point de vue mais il ne l’exprime pas dans l’entreprise ; ils veulent finir leur temps et ne passeront pas une minute de plus dans l’entreprise lorsque l’heure de la retraite sonnera.

Les jeunes cadres débutants sortant des grandes écoles et les dirigeants régionaux ne voient pas de quoi je parle. Ils travaillent beaucoup, Ils n’hésitent pas à sillonner leur secteur pour diffuser la bonne parole du « Zéro accident du travail » Il est vrai que ces jeunes cadres et ces responsables régionaux viennent au travail même malades, avec des plâtres et des béquilles. Il est vrai qu’ils travaillent beaucoup et fort tard mais ils prennent soins de téléphoner tous les soirs à 17h00 à leur enfant et lui font toujours une bise le soir, quand il rentre avant 20 heure 30… Ces cadres ne comprennent pas mon agacement face à leur objectif « Zéro accident du travail », mais ils ne comprennent vraiment pas non plus pourquoi le psychologue scolaire qui suit leur enfant veut les voir, personnellement. Il faut parfois revenir dans la vraie vie….

Je ne jette pas la pierre à ces jeunes cadres, ils sont happés par la quête permanente du profit de leur entreprise, ils ont envie de réussir leur carrière ; ils n’ont pas l’expérience du travail de terrain et de l’encadrement ; ils n’ont pas encore acquis un certain recul qui permet de ne pas tout relayer… quand la dignité humaine des salariés n’est plus respectée. Dr Antoinette, Médecin du travail

Mai 2010